Je sens ma main. Je suis ces deux bêtes qui se débattent au bout de mes bras. Ma main gratte l’une de ses pattes avec l’ongle de l’autre ; je sens son poids sur la table, qui n’est pas moi. C’est long, très long, cette impression de poids, elle ne passe pas. Elle n’a aucune raison de passer. Elle devient insupportable
...
Je retire ma main et la mets dans ma poche ; mais aussitôt, je sens la chaleur de ma cuisse à travers le tissu. Je sors ma main de ma poche et la laisse pendre contre le dossier de la chaise. Maintenant, je sens un poids au bout de mon bras. Il tire un peu, doucement, insinuant son existence. Je n’insiste pas : peu importe où je la pose, elle continuera d’exister ; je ne peux pas la réprimer, pas plus que je ne peux réprimer le reste de mon corps, cette chaleur moite qui souille ma chemise, ni toute cette obésité chaude qui se retourne paresseusement, comme si quelqu’un la remuait à la cuillère, ni toutes ces sensations qui s’agitent à l’intérieur, vont et viennent, montent de mon flanc vers mon aisselle ou végètent tranquillement du matin au soir, dans leur coin habituel.

Autore: Jean-Paul Sartre

Je sens ma main. Je suis ces deux bêtes qui se débattent au bout de mes bras. Ma main gratte l’une de ses pattes avec l’ongle de l’autre ; je sens son poids sur la table, qui n’est pas moi. C’est long, très long, cette impression de poids, elle ne passe pas. Elle n’a aucune raison de passer. Elle devient insupportable <br />... <br />Je retire ma main et la mets dans ma poche ; mais aussitôt, je sens la chaleur de ma cuisse à travers le tissu. Je sors ma main de ma poche et la laisse pendre contre le dossier de la chaise. Maintenant, je sens un poids au bout de mon bras. Il tire un peu, doucement, insinuant son existence. Je n’insiste pas : peu importe où je la pose, elle continuera d’exister ; je ne peux pas la réprimer, pas plus que je ne peux réprimer le reste de mon corps, cette chaleur moite qui souille ma chemise, ni toute cette obésité chaude qui se retourne paresseusement, comme si quelqu’un la remuait à la cuillère, ni toutes ces sensations qui s’agitent à l’intérieur, vont et viennent, montent de mon flanc vers mon aisselle ou végètent tranquillement du matin au soir, dans leur coin habituel. - Jean-Paul Sartre

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